• Pourquoi donc écrire ?

     

     Je ne vous écrirai pas au format carte postale
    Je ne vous écrirai pas de la Grèce, ni de Chine
    Je ne suis pas en voyage, en cure, en villégiature
    A l’hôtel quatre étoiles, pour m’agrandir les photos
    L’Acropole à la sauvette, en lunettes de soleil
    Et la Grande Muraille déchue par visite express
     

    Je ne vous écrirai pas au format du dépliant
    Des agences de tourisme, et au bord de la piscine
    A la hauteur du nombril, maillot de bain et sourire
    Vue marine, imprenable, et les pieds en éventail
    Cocktail, soleil, panama, et passe, passera
    Passeport et les grands parcs, attractions, contrefaçon
     

    Je ne vous écrirai pas de ma maison secondaire
    Au milieu d’autres maisons secondaires, tellement
    Secondaires pour l’adresse, et les choses intérieures,
    On n’y fait rien, on y dort, et le plus souvent on sort,
    On se saoule en troupeau, tous voisins et tous gens bien
    On tue nombre de journées du beau crime des vacances
     

    Je ne vous écrirai pas au mode de l’ermitage
    Pèlerin, acrobate des philosophies curieuses 
    Entre un couvent rénové, et une bénédictine
    Entre un croyant pénitent, et un touriste économe
    Un homme en cure de désintoxication
    Au pain sec et à l’eau, qui n’a pas l’habit des moines
     

    Je ne vous écrirai pas sur du chiffon à papier
    Dans un coin ravitaillé par quelques vieux corbeaux
    Où il n’est plus d’autre choix que l’écologie du vide
    Plus d’enfants et plus de vieux, plus de faire-part, de lettres
    Plus de lait chaud à la ferme, et j’aime bien trop les vaches,
    Plus de poules et de coq, de paille dans les cheveux
     

    Je ne vous écrirai pas au style du code barre
    De ce qui n’intéresse que le commerce pendable
    L’arsenal des carcasses, l’envol des sacs de plastique
    Les beaux noëls des jouets qu’on casse vite et qu’on jette
    Les miroirs aux alouettes, les larmes de crocodiles,
    Le zoo où les gorilles ont mis des hommes en cage
     

    Je ne vous écrirai pas du guichet du grand savoir
    Pour étaler la culture comme de la confiture
    Sur de larges tartines, trempées, le petit doigt levé
    Je ne vous écrirai pas en dessous des grands frontons
    Des monuments fréquentés par quelques vieilles barbes
    Spécialistes des langues, croque-la-vie, croque-mort
     

    Je ne vous écrirai pas sauf à y être obligé
    Car je suis, vis parmi vous, en modeste locataire
    D’un appartement pour abri, après quelques démêlés
    Avec la vie ordinaire, et quelques lettres d’huissier
    Je n’aime pas les huissiers, qu’ils se le disent et passons
    Bref, ce n’est pas par hasard, si je suis là où je suis
    Troisième étage, sans ascenseur, mais je ne me plaindrai pas
     

    Je ne vous écrirai pas, car nous pouvons nous parler
    Bonjour, bonsoir, à bientôt, ça peut commencer ainsi
    Ca peut paraître banal, mais quelle belle ouverture
    A des portes condamnées, quelle rampe aux escaliers
    Quelle nouveauté au ciel, au soleil et à la pluie
    Quelle fleur bleue aux regards qui savent se reconnaître
     

    Je ne vous écrirai pas car je n’ai de vrais contrats
    Que ceux signés et soignés dans l’attention des paroles
    Des silences quand il faut, qui me dit ce proverbe
    Les paroles s’envolent, me fait penser aux forfaits
    Des gens qui vous poursuivent, vous harcèlent méchamment,
    A coups d’écrits, d’encre noire, et se paient au parjure
     

    Je ne vous écrirai pas car ce n’est pas la façon
    Qui convienne à la lecture, à l’attention, à l’écoute
    D’une émotion, d’un instant, d’une humeur saisonnière
    Furtive, passagère, particulière à la rive
    D’un sourire, d’un chagrin, aujourd’hui ou demain
    Au gré du bonheur soumis au bel effet papillon
     

    Je ne vous écrirai pas car c’est du temps sans rencontres
    Je préférerai vous voir, dans la rue et à l’angle
    D’un carrefour qui nous fait voir du cœur sur la main
    Ou bien sur une place, qui se fait de grands feuillages
    Du village en pleine ville, des tables bleues en terrasses
    Ou bien dans un jardin, en épouvantail pour rire
     

    Je ne vous écrirai pas car je l’ai fait sans succès
    Pour des beautés qui m’ont dit qu’elles étaient des adieux
    Pour des sésames, des clés, qu’on cherche et ne retrouve pas
    Même pas par les journaux, par les petites annonces,
    Pour des amours, à vingt ans, à trente ans, ou sans âge
    Avec ou bien sans réponse, jusqu’aux abonnés absents
     

    Je ne vous écrirai pas sauf si vous le demandez
    Pour vous éclairer un soir, et un coin de solitude
    Lui opposer un poème, une gorgée de bon vin
    Des lauriers pour les amours, une instance légère
    Sourire, et plume et soie, à ne pas désespérer
    De la vie, de ses grâces, et du dehors à sa chambre
     

    Je ne vous écrirai pas sauf à ma vie, ma compagne
    Mon soldat par la larme, par la fleur et le calice
    Par l’oiseau libérateur, par le sang et par la sève
    Les empreintes à mon front, dans mes mains, sur ma bouche,
    Par l’art de contemplation du souffle sur des berceaux
    Des choses en particules, des électrons en voyage
     

    Je ne vous écrirai pas sauf que je suis en dilemme
    Mon écriture si vaine, la vie qui est souveraine,
    Je voulais vous le dire mais est-ce vraiment utile
    Vous le savez à l’amour, vous le savez aux chagrins,
    Qui reviennent aux amours, qui n’ont besoin que de vivre
    A la vie, à l’amour, j’ai vécu, qu’on s’en souvienne
     

    © Gil DEF. 13.08.2009
     


  • Commentaires

    1
    Lundi 12 Avril 2010 à 06:39
    Pourquoi donc...
    ..."Je ne vous écrirai pas car c’est du temps sans rencontres Je préférerai vous voir, dans la rue et à l’angle D’un carrefour qui nous fait voir du cœur sur la main"... Tu ne nous écriras qu'avec brio et maestria comme à ton accoutumée et cela est tant mieux pour nous, que du bonheur à te lire et te relire. Bises, Marie.
    2
    Dimanche 30 Mai 2010 à 19:09
    Pourquoi donc-R
    Marie-Isabelle Très heureux que tu reprends quelques uns de mes vers ... Il n'y a pas plus beau cadeau. Bises. Gil
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